Littinéraires viniques

DIANE ET AGAMEMNON.

gustave_moreau_-_galatc3a9e1

Gustave Moreau. Galatéa.

—-

Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

—–

Nul n’a jamais su comment ils s’étaient retrouvés enfermés dans cet espace surchauffé. Pas même eux deux.

Ils ouvrirent les yeux au même instant, nus comme au premier jour, allongés, non loin l’un de l’autre, dans une chaleur humide qui leur luisait la peau. Le regard noir de Agamemnon rencontra les aigues marines de Diane. Elles brillaient d’un feu ardent, on eût pu croire que le feu de la toison touffue, qui l’embellissait de la tête jusqu’aux épaules, se reflétait jusque dans ses yeux. Et les aigues marines de Diane scrutèrent le puits sombre des yeux de Agamemnon. Regard noir, si enténébré, qu’elle ne distingua pas l’iris de la pupille. Elle frissonna.

Le boa constrictor qui s’était enroulé autour d’elle, des chevilles à la gorge, l’adornait toute entière d’un tissu d’écailles vivantes, ondulantes, qui lui faisait parure d’automne, sable, parsemée de lacis d’ivoire vieilli et de chocolat noir. La tête du serpent aux yeux clos s’était nichée dans le cou de la jeune femme, jusque dans l’épaisseur odorante de sa broussaille bouclée. Elle ne parut pas étonnée. Pourtant elle fut surprise, et sa main tressaillit quand elle se posa sur la peau froide du reptile. Agamemnon, sidéré par le spectacle, étrange, émouvant et si beau, de cette splendeur blanche et rouge dans son brocart vivant, en oubliait de respirer.

Diane observait cet homme robuste, à la carnation bistre, dont les rares zones de peau visibles étaient recouvertes d’un velours de poils couleur charbon, drus, lustrés, un peu inquiétants, comme si l’homme était lentement infesté de l’intérieur par les eaux montantes de la mort. Le corps fauve, tacheté de fleurs de fourrure couleur palissandre, d’un jaguar alangui, reposait en travers de ses hanches, dans sa gueule entrouverte le félin tenait le poignet droit de l’homme, sans le serrer vraiment. Ses crocs blancs, comme deux aiguilles d’ivoire ancien, brasillaient sous la lumière irradiante qui semblait surgir d’un ciel dissout dans la substance des choses. Le bout de sa langue humide pendait entre ses dents aiguës, comme un pétale de rose embrumé d’aiguail au petit matin d’un automne rêvé.

Leurs regards ne se quittaient pas, se reconnaissaient croyaient-ils, mais sans s’être jamais vus. Le monde organique s’éveilla doucement, des oiseaux pépiaient, criaillaient, roucoulaient dans les feuillages… des feulements rauques glissaient au ras du sol, invisible tant il disparaissait sous d’épaisses couches de roches dures, de branchages, de feuilles et d’humus. D’étranges chuintements gras sourdaient, des cliquetis, des craquements, des bruits inconnus arrivaient de toutes parts. Lentement ils sortirent de leur engourdissement.

Diane se demandait ce qu’elle faisait là, dans cet appareil, elle ne se souvenait de rien sauf de son prénom.

Pourtant, la veille, à la tombée de la nuit, elle courait en bord de Tamise. Du casque collé à ses oreilles coulait une musique forte, violente et rythmée, un rock à rendre sourd, un ouragan sonore qui roulait dans ses veines et cadençait sa course. Courir à perdre haleine, courir pour se débarrasser un temps du stress de sa vie de femme très affairée, solitaire et cruelle. En rentrant elle s’était longuement douchée, séchée, crémée, parfumée, avant de se glisser entre ses draps de soie, dans son grand lit de bois précieux, au fond de son loft, quelque part dans un quartier huppé de Londres. Demain très tôt, pensa-t-elle, dans son bureau haut perché, la finance internationale l’avalerait à nouveau. Elle prit un somnifère, suivi d’un grand verre d’eau.

Agamemnon regardait de tous côtés, perplexe il réfléchissait, cherchait dans son souvenir, mais rien ne remontait à sa mémoire, il ne se recordait plus de rien, excepté son prénom. Sous ses yeux clos, de grandes étendues de couleur blanche, molles, lisses, sans limites ni aspérités, informes, angoissantes, défilaient lentement.

Pourtant, la veille, le chef des Achéens contemplait pensivement les remparts de Troie qu’il attaquerait bientôt. Le ciel était noir comme les enfers, aucune étoile ne scintillait. Seul sous sa tente, il songeait à Clytemnestre, à ses trois filles, à Iphigénie surtout qu’il avait failli devoir immoler pour calmer la colère de la déesse Artémis. Mais au moment du sacrifice, Artémis, calmée, avait remplacé la jeune vierge par une biche.

Le grand roi s’allongea sous les épaisses fourrures, il soupira et ses yeux se fermèrent. Demain l’assaut serait rude.

Leurs cœurs battaient comme des purs-sangs affolés, ils respiraient comme des forges attisées par le grand vent des terreurs immémoriales, ils se regardaient, sidérés, incrédules, ne sachant plus qui ils étaient, ce qu’ils faisaient là, nus et sans défense, et quel était ce lieu étrange, touffu, dense, humide et chaud, oppressant, illuminé par cette lueur invisible qui ne faisait pas d’ombre ? Autour d’eux, une forêt épaisse, des arbres gigantesques autour desquels s’enroulaient des lianes torturées qui grimpaient, rampaient, s’accrochaient aux buissons, aux troncs, étalant de grandes feuilles dont la couleur verte allait du jade au Véronèse, en passant par l’anis, le sinople, l’olive et le bronze, des feuilles rondes, réticulées, des feuilles de toutes formes, de toutes tailles, mouillées, mates, brillantes, cirées, comme si toutes les forêts tropicales de la terre s’étaient rassemblées dans cet espace exotique. Ils avaient peine à se mouvoir, la végétation luxuriante semblait impénétrable dans ce royaume végétal aux limites indiscernables.

Les deux êtres avaient beau regarder de tous côtés, ils ne voyaient qu’une masse céladon au-dessus de leur tête, la canopée formait un nuage feuillu compact, insondable, et le ciel, qu’ils cherchaient désespérément, était invisible. Pourtant, il faisait jour autour d’eux comme en plein soleil ! Un son grave, profond, doux et velouté leur parvint, qui les calma. Pas une mélodie, non, quelque chose d’étrange et apaisant, comme une basse ostinato. C’était comme si la respiration paisible, chaude, réconfortante, de l’exubérante frondaison, distillait dans leurs veines, leurs esprits, et jusqu’au fond de leurs âmes inquiètes, la chaleur réconfortante du soleil disparu.

Alors le reptile et le jaguar disparurent dans la végétation. Diane et Agamemnon se rapprochèrent, leurs peaux collantes et palpitantes étaient à se toucher. Pourtant leur nudité ne les troublait pas, leurs mains se nouèrent, ils souriaient comme seuls peuvent sourire ceux qui ont oublié leur ego.

Alors ils perdirent jusqu’à la perception de leurs limites corporelles. L’une et l’un se fondirent l’autre dans l’une. Une multitude de gros bourgeons dodus surgirent simultanément dans la verdure, éclatèrent, libérant profusion de fleurs multicolores et chatoyantes, délicates, fragiles, ou exubérantes, plantureuses, pulpeuses, charneuses, qui exhibaient leurs pétales versicolores, leurs habits chamarrés, leurs textures grasses ou poudreuses, leurs grâces bigarrées. La basse ostinato se tut. Lui succédèrent les eaux chaudes d’un Duduk Arménien à la voix de bronze miellé, dont les notes, rondes comme les hanches tremblantes des danseuses orientales, enturbannées aux sonorités liquides assourdies des tabla Indiennes, leur embrasèrent les os, les sangs, jusqu’à ravir leurs âmes.

Puis les embruns des mers anciennes, des fleuves et des rivières, l’odeur des fourrages, le musc des fauves et des savanes, des terres brûlées par le soleil, les parfums épicés des souks et des marchés, les essences de tous les continents, toutes les fragrances de la création, s’unirent aux beautés qui les entouraient. Ils crurent à ce moment toucher à la félicité absolue.

Entre eux un bloc de bois précieux, magnifiquement sculpté, se matérialisa, incrusté de bronze, d’or, d’éclats de lapis, de larmes d’obsidienne, d’éclairs de quartz rose, d’esquilles de malachite, un cube parfait, richement ouvragé, qui tournait sur lui-même. Au centre du chef-d’œuvre, derrière de fines parois de cristal, on apercevait une sphère creuse, taillée dans la masse, d’où rayonnait un chatoiement d’intensité variable qui passait par toutes les nuances de l’arc-en-ciel.

Enfin la scène pâlit, ce fut comme un mirage qui s’affaiblissait progressivement, quelque part entre les mondes perceptibles par les yeux de chairs, comme une scène inventée, un rêve inimaginé, un cauchemar, effrayant comme un chandelier d’argent noirci dans une crypte introuvable. Puis il y eut un grand bruit chuchoté, une implosion invaginée, un trou noir qui engloutissait tout ce qui n’avait peut-être pas été. Et les profondeurs infinies des espaces éternels réapparurent. Et les étoiles immobiles continuèrent leur ronde céleste. Les âmes explosèrent en milliards d’étincelles fulgurantes. Qui voyagèrent, invisibles, jusqu’à ce que …

Dans la douceur de ses draps, le corps de Diane frémit imperceptiblement, ses doigts se crispèrent, puis elle s’étira dans son sommeil finissant, sa main gauche remonta lentement de son ventre à sa bouche entrouverte, elle respirait maintenant comme un bébé qui tète en poussant de petits cris aigus. Une gerbe d’étincelles l’entoura.

Agamemnon avait rejeté la couverture loin au milieu du grand tapis qui rougissait le sol, Talia la servante l’avait aussitôt ramassée. Assise dans l’ombre au fond de la tente, elle le regardait dormir en serrant la fourrure contre son ventre. Cette nuit là, son roi, dont le repos était toujours agité, qui hurlait parfois, qui arrachait les draps au plus fort de ses cauchemars, lui, qui pleurait en criant le nom d’Iphigénie, cette nuit d’avant l’assaut, n’avait pas bougé. Allongé sur le dos, le corps détendu, il souriait. L’aube grisait, au-dessus des remparts de Troie, la lumière sourde du petit matin pointait. Talia, assoupie, ouvrit un œil quand Agamemnon se mit à hoqueter rapidement. Son corps tremblait, ses lèvres balbutiaient des sons crémeux qui éclataient en bulles moirées sur ses lèvres mouillées. Les flammes grasses des bougies mourantes perçaient encore un peu les ténèbres, une salve d’étincelles crépitantes jaillit en bouquet autour du lit, elles disparurent à l’instant où le premier rayon du soleil levant éclairait le visage du roi.

Diane traversait à grands pas la place immense qui conduit aux tours sinistres, elle avait dormi comme un plomb au bout d’une ligne. Et ce matin, le cœur chargé d’un espoir inhabituel, elle se demandait quelle pouvait bien être cette nostalgie sans nom qui lui chatouillait la conscience. Et cette chaleur douce qui réchauffait son ventre d’ordinaire si froid ? Elle pressa un peu plus le pas, les temps n’étaient, ni à la mélancolie, ni aux mollesses du cœur. Ses talons sonnaient la charge enivrante de la journée à venir.

Agamemnon décida de surseoir à l’assaut pour se consacrer aux dieux. Il demanda qu’on lui apportât des femmes, et pria à longs sanglots sur leurs ventres blancs. Une courtisane rousse à la peau d’albâtre demeura près de lui la journée entière, il s’employa à l’honorer régulièrement. Quand la nuit fut tombée, il sortit de sa tente, le camp brillait de mille feux, et sur les cuirasses polies des gardes qui l’encadraient les étoiles du ciel se reflétaient. L’une d’entre elles clignotait. le grand roi des Achéens frissonna malgré la chaleur accablante.

ET JE TREMBLE POUR TOI …

Illustration de La Folle De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

———-

Ces femmes qui ne que sont des filles,

Affublées, provocantes, légères mantilles,

Me laissent sans voix et sans désir,

Mais la fille, jolie, qui est juste zéphyr,

Et fille aussi, lascive et fière,

Me met le cœur et l’âme, hors bière,

Aux fêtes rares des amours confites,

Elle, oui, frémit et me convie,

A me perdre, je veux, aux confins de ses yeux

Qu’elle a grands, limpides et si bleus …

——

Douceur lycanthropique, lave exsudée,

Organsin fragile, orages déversés,

Gestes gracieux, incontrôlés, énamourés,

Qui me tendent les bras, et toutes leurs vallées,

Profondes, brumeuses, goûteuses, inexplorées,

J’y tombe, m’y perds, m’y glisse, et m’y évade

Quand, pauvre hère, perdu, honteux, en rade,

J’allais, âme partante, voler vers d’autres mondes,

Bien au-delà des fins, des mappemondes,

Loin de tes fruits, tes orbes, tes courbes rondes …

——

Tu me regardes comme une enfant perdue,

Me prends, me donne, comme ta main tendue,

Me caresse, ta voix gratte à ma porte,

Qui claque, béante, sous le vent qui te porte,

J’exulte, interdit, me perds, m’oublie,

Quand, innocente, tu me retrouves, ma louve,

Me dis que depuis que les mondes ont jaillit

Des profondeurs, des magmas et des lits,

Des visages, des corps qui ont comblé ta vie,

Enfin tu sais, ce que veut dire aimer.

——

Alors je jette au vent mes oripeaux blanchis,

Me dépouille de la rouille, de mes amours rôties,

Je hurle à la lune combien j’étais meurtri,

Fracassé, désolé, aride et foutre de pie,

A toi, si rouge sous ta pâleur, je crie,

Qu’à l’heure où sonne le déclin de ma vie,

J’emmerde les catins, les animaux aux poils drus,

Les boues figées, les eaux sales et les dards pointus,

Les extases, les glus et les dondons dodues,

Tu es là, tu trembles, et je tremble pour toi …

——

Mon quartz, ma lumière, l’obsidienne,

S’est muée, j’aime ta lune pleine …

RESPIRE LE VENT COURANT.

Quand La De tourneboule.

—-

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

—-

Je ne suis pas et je suis à la fois,

comme une histoire de foi et de fous

dans les villes là-bas, si lointaines et si proches,

nom de Dieu toutes ces cloches,

elles sonnent à mort dans le vent !

Regarde donc le ciel si désert et si beau

et ces eaux d’encre berçante,

à reverdir les âmes inquiètes et les esprits chagrins.

—-

Respire le vent courant,

les parfums obscurs des chiens errants,

les effluves des meutes derrière les cerfs saignants

le soir au charbon des lisères,

Et les serments ardents des vautours perchés

sur les flancs crevés

Des moutons dépecés accrochés aux rochers

des montagnes de pierres et de cairns croulants,

les feulements puissants des crinières hérissées,

les griffes déchirantes, les peurs implorantes,

Et la furie masquée des danseurs empourprés.

—–

Mais n’oublie pas là-bas

les eaux lourdes des fleurs en pleurs,

 les sourires éclatants des enfants mille dents d’ivoires et de perles,

et les soies salées

des grands lagons au petit matin levant.

—–

Touche et caresse du bout de tes doigts absents,

le chocolat chaud des goûters d’antan,

le tissu rêche des revêches à confesse,

les écailles lisses des tortues vertes

les éventails déployés des gorgones rougissantes,

la splendeur des ombres

le soir finissant,

le rosé veiné de deux seins frémissants.

—–
Et les comètes  lentes,

Au tombant des planètes,

La musique des sphères aux confins des espaces,

la magie délétère,

le fer et les éthers,

L’antre des monstres pairs

et la splendeur des mers,

Et le cristal de roche enfoui sous les glaces.

Le soleil est absent,

il est tombé si bas.

—–

N’oublie pas.

L’INTERCESSION DE RITA…

Weinman. Sweet dream of Sainte Rita.

—–

 Blanc, somme de toutes les couleurs ou absence, c’est selon…

L’addition des couleurs-lumières crée l’immaculée, celle des pigments entraine la négation, l’absence, le noir, d’avant et après la vie. L’esprit serait l’éblouissance de ce petit matin de presque hiver? Et la matière, le dense, le compact, le pesable, le mesurable, serait le point ultime de l’entropie, la disparition, la négation, l’inanimé, la mort? Questions pas très fashion-victim, certes. Désolé pour toutes les ViWi qui se seraient égarées en ces lieux de perdition… L’avenir, pour nos sociétés supposées responsables, est action, projet, investissement, consommation, frénésie, course, accumulation, genre syndrome de Bahlsen, more and always more. Alors, qu’il neige de l’amour ou qu’il pisse du sang sur les landes Irlandaises comme dans les entrailles fumantes de l’Afrique, quel importance, quel intérêt?

A gros flocons poudreux les cieux ont, doucement déversé sur les villes engourdies leur manne de caresses ouatées qui assourdissent les chants rauques de nos ordinaires agitations matinales. Les os noirs des arbres déplumés ne se découpent plus sur le ciel sans relief, épais, lourd, apathique, couleur plomb et mercure pesants. Les cris, comme les angles agressifs de nos villes cubiques, sont étouffés, gommés, par les voiles, légers et voletants, des eaux sidérées. La courbe est reine. La neige, subtile, nous enseigne la beauté émouvante des rondeurs, comme le charme d’une hanche d’opale bleutée, alanguie dans la lumière naissante de ce petit matin figé du monde, l’intensité des sensations simples aussi, comme le baiser mordant de la ouate givrée, fondant entre col et cou.

Hors la ville, la neige révèle, souligne, sculpte, redonne à la nature la primauté, en effaçant les routes, en soulignant les lignes torturées des vignes nues. La nature retrouve sa virginité, sa nudité, à peine marquée par les tatous délicats des oiseaux, qui effleurent le sucre glacé des prairies immobiles, de leurs pattes tridactylées

Mais l’amour n’est ni de mise, ni de mode, dans les cités fascinées par les leurres grossiers des avidités triomphantes. Bientôt les gommes épaisses des monstres de tôles vernissées, à quatre roues motrices, tous crabots engagés, écraseront les plumes fragiles qui brillent – encore un instant, por favor – et escamotent le bitume. Les chaussées noirciront. La boue grasse des âmes perdues, éperdues, tracera les chemins lourds de nos entêtements bornés. Les maîtres sont de retour, qui déversent inconsidérément sur les sols, le sel arraché à la terre. Rien ne doit arrêter, voire freiner – un instant de ce temps, qui nous effraie tant – la marche forcée de notre monde, si fragile…

«E la Nave…» folle des Nations aveuglées, «…Va»…, droit dans le mur, à (court?) terme!

De droite et de gauche, ça roupille! Il faut qu’un ex-rebelle des pelouses dorées s’y mette, col relevé et verbe coloré, style direct, reprise de volée assassine, en plein dans la gueule dentue des vautours de la Phinance. Allez retirer vos petites éconocroques citoyens, reprenez vos quatre sous, dépouillez les banques qui se gavent de vos kopecks! Proposition généreuse mais illusoire, les garces ont verrouillé leurs coffres. Essayez donc de récupérer vos misères pour voir!

Non mieux que ça, plus malin, plus facile à faire. Demandez aux Banques Éthiques (vocable peu usité, dont la signification nécessite le recours au dictionnaire, désolé!) de vous héberger. Elles sauront transférer vos avoirs, liquides, solides, gazeux, sans que les Hyènes Lyonnaises, Populaires, Paribas, Mutuelles (!!!), ne vous arrachent au passage quelques pitoyables lambeaux supplémentaires. Pour mettre à genoux la Phinance insolente, sans mettre les équilibres en dangers, pensez Équitable, Moral, Solidaire, Durable. Et de surcroît, apaisés, vous dormirez mieux!

Allez, c’est fini! Pour ceux qui auront, jusqu’au bout, traversé ces insignifiantes diatribes, sans vomir sur leurs Rolex, l’heure de la récompense, enfin, est venue!

A froidures hivernales, neiges pures et considérations nébuleuses, il faut du blanc. Mais quel blanc? Un Austral, sorbet vanille? Un Sudiste alcooleux? Un Côte Chrysocalien flamboyant, à prix d’or? Non, vendre ma Rolex? Que non, et toujours non! Mais alors, à quel Saint se vouer? Ruminations longues, réflexions volcaniques, synapses en feu, hémorroïdes corticales imminentes, fistules purulentes du cervelet, vérole du pont de Varole, varices suintantes de l’hypothalamus, hypertrophie brutale de l’hippocampe, et trois aspirines plus tard, me retrouvent, hébété, presque égaré, au fil des longues galeries de calcaire brut de mon immense cave. A perte de vue, murs de bouteilles, piles de Jeroboams, murailles épaisses de «Romanée-Conti» des origines à demain, enceintes bâties à grands coups de briques de Nabuchodonosors de tous les «Musigny» qui douillent, de tous les somptueux «Charlemagne» des collines de «Corton», échafaudages serrés de «Montrachet» prestigieux… Perdu je suis. Déboussolé, égaré, déprimé, j’en appelle à la très Sainte Rita. Ô toi, Patronne des causes désespérantes et des êtres désespérés, viens t-en vers moi, que ta main de lumière, pure et chaste, éclaire le chemin du pauvre hère en perdition, que je suis. Yeux fermés, lèvres crispées, fesses serrées, de peur de me prendre la paroi de calcaire en pleine poire (un Meursault peut-être?), pogne tremblante, tel le mendiant trébuchant de Noël (un Banuyls blanc?), j’avance à petits pas apeurés. La très Sainte me guide. Derrière le mur opalescent de mes paupières closes, palpite la vision, floue, d’une après mort sereine. Mais je m’égare…

Au juste moment, où le désespoir épais s’apprête à étreindre, de ses cercles d’aciers glacés, mon torse gracile, voici que glisse entre mes doigts gauches, tel un gode givré dans le cul d’un banquier qui verrait fondre ses profits (je blague!), le col fin d’une bouteille. Le ciel a parlé, c’est d’un blanc qu’il s’agit. De la Côte certes, mais de la pauvre (enfin…, comparée à l’autre), celle que l’on dit Chalonnaise. Un de ces blancs bien nés, qu’élève avec un soin, une rigueur et une simplicité toute Cistercienne, un de ces rares hommes qui a voué sa vie au vin. Dans son Domaine de Bouzeron, petit village, habillé de vignes, depuis que les moines de Cluny en supputèrent la qualité, Aubert et Pamela de Villaine font leurs vins. Sans esbroufe ni tapage, le co-gérant de la DRC, avec classe et discrétion, cultive sa vigne et élève rigoureusement ses jus. Pas le roi du buzz cet homme, plutôt taiseux, mais avec cette petite lueur d’humanité souriante, rare de nos jours, qui éclaire un visage plutôt sévère, si ce n’était justement… La Rita maline, solidarité (ben oui, il faut taper bien haut pour la trouver by now!) oblige, m’a fourré (pardon très Sainte!) une «Les Saints Jacques» Rully 2008 au creux de la main.

Encore proche de l’extase mystique, je gravis quatre à quatre, les 11000 marches qui montent au rez-de-chaussée de mon logis. Là, presque nu, tant la chaleur des demis chênes, qui roussillent dans la cheminée marmoréenne d’un de mes salons, est torride, je décapsule, non pas une de ces vierges recluses dans un harem proche oriental, mais la modeste bouteille, encore fraîche de la cave. Puis d’un tour de poignet tendre et leste, je la déleste du bouchon quasi vierge, qui lui lui coupait le souffle. Elle me remercie d’un petit «plop» timide. Dans le grand verre aux formes replettes, dont le cristal reflète les lueurs changeantes des braises andrinoples, auréolées de flammèches bleu saphir, la robe d’or de ce vin modeste, pâle comme ces auréoles décolorées, qui ceignent les icônes, dans la pénombre spirituelle des monastères Byzantins, palpite comme un Mondrian miraculeusement animé. Il me faut l’élever, vers la lumière neutre d’un lustre de cristal de Bohème, pour que vive la pure brillance limpide de son or argenté.

Cette parure du vin m’hypnotise, tandis que mes doigts se perdent dans la fourrure épaisse d’un Tigre du Bengale sur lequel je suis à demi étendu, la tête confortablement relevée, par le crâne rayé du félin apaisé, dont l’haleine puissante, m’oblige à m’écarter un peu. Accoudé à la table marquetée de jade, d’orichalque, et d’écailles de tortues bicéphales, le verre posé devant moi, je sens sous mon séant assis, la douce chaleur du cuir de buffle nain hémiplégique, qui tapisse le fauteuil accueillant. De mon auriculaire recourbé, j’approche le hanap fragile de mon appendice en prière. Ce sont des effluves, subtiles et élégantes, de fleurs délicates et blanches, qui ravissent, tout d’abord mon odorat. Puis montent en volutes fines, des fragrances de beurre frais, et comme l’idée d’une poire. Puis une touche subtile de citron salé, et l’amertume d’un noyau, finissent de me frôler le renifloir. Un dernier souffle de ruche chaude, enfin, tel un clin d’œil du printemps à venir.

L’enfance du vin murmure à peine en bouche. Certes la matière est là, qu’allège un gras mesuré, mais elle semble encore repliée, comme les pétales d’une rose, à la coque à peine entrebâillée, au matin de sa vie. Entre les capitons gourmands des fruits mûrs, et la fraîcheur élégante des citrons de Palestine, le sel des coraux anciens, entroques du secondaire des temps primordiaux, enrobe la sécheresse du calcaire, de ses épices fines. Un vin qui ne se paye pas de race, qui ne l’affiche pas, mais n’en manque pas pour autant. Retenue de l’âge, élégance du Chardonnay en Septentrion, «éducation» discrète en foudres de «quercus» porte glands, sont esquisse élégante d’un vin promit à l’équilibre sous peu.

Mais le «Hollandais Volant» repart en pays de chimères, et le claquement métallique du vide-ordure sur le palier, me ramène brutalement à la réalité banale, de mon HLM en léthargie.

Dans mon verre vide, rode encore le parfum troublant d’un rêve.

EBIMODÉTIDIÉECONE.

LA SORCIÈRE AUX CORNUES.

10933173_10203491698918616_219200679_n (2)

Le totem de La De.

—-

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

—–

Ton corps sage, ton corps nichons, ton corps billard,

Dans l’ombre, dans le corset des nuits de charbon,

A foison, corps vidé, coruscant, tout tremblant,

Même la lune s’est couchée, allongée dans les eaux

Qui caressent les déesses, les drôlesses, les papesses.

La diablesse blottie, et ses fesses d’ogresse,

Quand elle couine et rapine en caressant ma peau,

Comme les arbres en forêt se balancent. Et les glands

Des grands chênes parsèment le gazon.

Sur les cimes corrodées dérivent les busards.

—–

Puits de réglisse, gouffrée de zan, les amants

Crèvent les bulles majuscules, les opercules,

La pluie coule, rus en foules, tourneboulent,

Dagues brûlent, piquent et pleurent, le bonheur.

Suées grasses, rires complices. Les artistes,

Mousse de lys, hagards, émus, la valse triste

Déroule, et tonnent ses accords, douce houle.

Sous les soies, sous les draps, mains serrées des glaneurs,

Fleurs des champs, myosotis, buissons de farigoule,

Un monde se bouscule, vallées et monticules,

Dans le silence bleu scintillent les aimants.

—–

Les cordons se dénouent, elle du corps, ce corps fou,

Tombent les cordonnets, corps de lait, don du corps,

Offrandes fragiles, ce corps sage à l’outrage,

Rêves de tison, corps ogives, si rond ce corps

Au fond des corridors, réveille toi en nage,

Cornique tu parles, oiseau pâle de Corfou,

Le corps se tait sous la cornette corsetée,

Beau corps, sous le bec des corbeaux, le corps râle,

D’âge pleure, serre les cordages en correction,

Érection fatale, le corps rôde, coeur à létal.

—–

La sorcière aux cornues, à tirer au cordeau.

LA FUITE NOSTALGIQUE, À VARENNES FRANC DE PIED…

Hortense Garand Vernaison. La fuite à Varennes.

—-

 Je me suis assis sur les marches. La nuit tombe, la fatigue m’écrase.

C’est l’heure magique, quand le chien harassé mord le loup. Salade, entrecôte et fromage m’attendent. Après la poire, le lit. D’une pièce, je m’écroule dans les épaisseurs muettes d’un sommeil de kapok.

Une semaine déjà, que la hotte pèse sur mes épaules et m’enfonce dans la terre, verte de vie mouillée, qui sépare les rangs des vignes. Le nouveau millénaire s’ouvre à peine à nos prochains désespoirs humains. En ce dix Octobre de l’an 2000, le ciel annonce des crises redoutables. La terre, collante des pluies fines automnales, coule, glaçante, le long de mes reins qui s’affaissent sous le poids des cagettes empilées. Maudit lundi que les courbatures, les douleurs, enténèbrent un peu plus. En ce petit matin à la clarté diaphane, les petites misères du corps mâché par les retours incessants, épuisants, pèsent la mort. Les tendons à se rompre, les muscles gorgés d’acide, hurlent au repos. Chaque pas est un combat. Nonobstant, l’aube pointe le bout de son œil livide; chien et loup se séparent pour la journée. La lumière est blême, l’horizon est ailleurs. Les vignes mangent le ciel. Ici, la terre siliceuse est meuble. Elle ne collera pas, en lourds paquets gluants, sous les semelles. Luc, le chef de culture, grand piquet noueux, tente de motiver la troupe des fourbus, plantée en silence, têtes basses, face aux rangs. Sa moustache est sévère, mais son regard est doux. Il sait ce que marner veut dire. Le vignoble de Beaumont en Véron chante sous le crachin. Les coupeuses ramassent leurs seaux, au fond desquels rougeoient les sécateurs graissés de frais, mâchoires closes. Les boudins de mousse, protègent un peu de la morsure des sangles de la hotte que j’épaule, comme une monture qui enfourcherait son cavalier. Je la tiens fermement de mes doigts gourds, déjà crispés. Entre les rangs, les grappes de cabernet, diversement mûres, me sourient affreusement. Sous les feuilles larges, elles me narguent et aspirent à se nicher au chaud de mon dos, lourdes du jus poisseux de leurs gros grains juteux. Au pied des ceps, le microcosme sinople, piqué de gouttelettes translucides, grouille de vie. Les épeires à gros ventre, au cœur de leurs toiles hyalines qui scintillent de toutes leurs perles d’eau pure, m’appellent. Les herbes folles se dressent jusqu’à ma taille et me promettent leurs frôlements soyeux. Elles conservent dans leurs entrelacs complexes, les pleurs de pluie, qui déjoueront les plis (serrés à outrance pourtant), du mille-feuilles de tissu et de toile jaune étanche – il ravirait le plus chevronné des pêcheurs Bretons – censé m’isoler à jamais de leurs chagrins humides. Comme des glaçons fondus, elles s’insinueront, vicieuses, au plus profond de mon caparaçon d’opérette. Tout au long de ce jour sans fin.

La ronde infernale commence…

Le premier matin de cette presque quinzaine, Dominique, souriante, nous attendait. Devant la porte du bureau, les gens, doucement, se rassemblaient. La troupe composite des vendangeurs prenait visage. Les anciens, agglutinés, faisaient bloc et regardaient finement les nouveaux. Gisèle menait le clan. Lourde et carrée, elle dominait la harde. Sous son allure de grume mal taillée, au fond de ses petits yeux de furet vifs et noirs, pelotonnée, timide et tendre, une mésange bleue, qu’elle même ne soupçonnait pas, se cachait. Autour d’elles, les filles, journalières chevronnées, fumaient et riaient, se moquant grossièrement des tendrons jeunes, frêles et isolés, qui ne mouftaient pas. Dominique la secrétaire – confidente, soigneuse de bobos, regonfleuse de moral, maman à ses heures – tissait le lien. Elle volait d’un groupe à l’autre. Gentiment, finement, elle rassurait les nouveaux et calmait la meute massive des aboyeurs burinés. Sur le tard, une compagnie Canadienne qui frisait les vingt ans d’âge moyen, joyeuse et sans complexe, déboula. Étudiant(e)s en voyage entre deux cycles d’études, ils allaient de vignobles en vignobles pour financer leur périple Européen. L’onde fraîche de leurs rires spontanés sonnait comme un hymne à la joie. Treize jours durant, ils chanteront tout le jour, feront la fête toutes les nuits, increvables, insouciants, amicaux. Ce qui aurait pu être un Babel cacophonique, devint un cantique, une ode au plaisir de vivre.

L’agrégat baroque, sonna, symphonique.

De l’autre côté de la route qui mène de Chinon, via Sazilly, à l’Isle bouchard, face au Domaine Joguet, l’Auberge du Val de Vienne allonge langoureusement sa longère. Jean Marie Gervais flamboie en cuisine, Florence la joyeuse, sa femme, sourit aux voyageurs, que la réputation du lieu attire. J’y suis entré, timidement, sur la pointe de mes godillots malpropres, un soir que la misère de mes repas ordinairement bâclés et peu variés, m’a donné le courage d’en pousser la porte. En moins de temps qu’il n’en faut pour priver un cep de ses enfants dodus, les atomes ont croché entre nous et dés lors, je m’y suis régalé chaque soir…Pour une pincée de kopecks, Jean Marie m’a gavé. Frédéric le sommelier est devenu mon complice. Toute la Loire a coulé dans mon verre. «Goûte, goûte», me disait-il, l’œil allumé. A descendre ainsi tous les soirs les vins de l’amitié, mon sang se fit nectar et mes nuits furent profondes. Sereines et pacifiées, elles apaisaient les muscles de mes épaules broyées sous le fardeau des charges quotidiennes.

Au petit jour, dans la lumière opalescente des matins souvent liquides, le temps filait. Les Canadiens, natures saines, chantaient «La vie en rose» et épandaient au pied des rangs, les grappes du même reflet qui n’iraient pas verdir les vins à venir. Parfois, dans un élan de joie d’un autre temps, ils entonnaient «La Marseillaise». Le dernier jour, le jus des ultimes grappes me fit la tête d’un Playmobil, avant de me coller la chemise au dos.

Douché, récuré, la couenne grattée comme celle d’un cochon de décembre, ce fut gala le soir final d’avant le départ. Dans la grande salle de l’Auberge, Jean Marie me mit l’amitié dans les plats. Les yeux humides, Frédéric eut la bouteille rabelaisement généreuse. Dire que je traversai la route en volant, relèverait de l’euphémisme. Les quelques mètres qui me séparaient de mon lit me virent divaguer, bifurquer plus d’une fois, tituber et rire nerveusement à la nuit noire.

L’an 2000 ne donna pas de «Franc de pied»…

Domaine Charles Joguet les Varennes du Grand Clos «Franc de pied» 2004.

La robe d’un lumineux grenat pyralspite, ferait le bonheur d’un ecclésiastique pré-phylloxérique.

Le nez est animal au débouché, mais renvoie la bête dans sa souille quelques heures après que l’air l’a nettoyé. Alors vient le fruit, les fruits plutôt, que le léger fumet sauvage qui subsiste, renforce. Les enfantelets frais du Cabernet bien Franc et bien mûr, jouent sous mon appendice recueilli les jeux innocents et joyeux des marmots au jardin. La fraise domine, mais la cerise et sa peau ne s’en laissent pas compter. Le bois résiste encore, mais on sent que le temps lentement, le fond au fruit. Quelques notes tertiaires pointent discrètement le bout d’un champignon cru. L’humus des sous bois humides s’y marie, et donne à l’ensemble l’espoir d’une maturité qui s’installe à son rythme.

Mais c’est en bouche que le «Franc de pied» se distingue. D’un coup (de pied) il renvoie le poivron à la salade. La bouche est nette, après qu’elle a reçue et goulument embrassée une belle matière, nette, précise, bouchée de fruits tout juste cueilli, dont la fraîcheur tendre décuple l’agrément. Tout cela roule et habille la bouche de tannins fins, subtils et crayeux comme une poudre de tuffeau. Le vin enfle une dernière fois au palais, avant de glisser, laissant derrière lui une juste et longue fraîcheur qui me fait derechef tendre la main, vers la bouteille…Un Cabernet Franc qui n’appelle pas la brosse à dent!

Un vin, à prendre franchement son pied…

 

ENOSMOTALGITIQUECONE.

LES LOUPS AUX YEUX FARDÉS.

10613840_10204977687390037_163553515_n

La De fait sa louve.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

—–

Le long du pelage des loups aux yeux fardés,

Le vent court qui glace le sang noir des humains.

J’irai lécher leurs dents, caresser leur pelage,

J’irai les embrasser longtemps à plein museau,

J’irai baver ma bile sur leurs proies exsangues,

Ils me regarderont, leurs regards seront fous,

Nous écouterons ensemble mugir les tempêtes,

Le noroît gémira à éclater les troncs.

Nous gémirons de peur, j’arracherai mes doigts

Nous gratterons nos dos aux arbres hérissés,

Les grand lacs gèleront, les cygnes en mourront.

Ils me diront sais-tu, je ne répondrai pas,

Et quand nous aurons faim, nous saignerons la lune,

Nous serons bien, ailleurs, perdus dans le grand nord,

A déchiffrer le temps au lichen des arbres.

Mais quand les ours noirs affûteront leurs griffes,

Ivres, en grommelant ils chargeront en bande,

Alors les loups et moi nous ne ferons plus qu’un,

Nous les dépècerons, nos crocs seront si longs,

Si rouges de leurs vies que nous boiront leurs âmes.

Nous ferons des enfants et ils auront leurs gemmes,

Et les pierres précieuses qu’ils sèment sous leurs pas,

Ils seront tous si beaux que tu en pleureras,

Ils apprendront à lire aux racines des bois,

Ils mangeront leurs pères, et maudiront leurs mères,

Dans le lit des rivières ils pêcheront leurs rêves,

Hurleront des cantiques sauvages et pleins d’effroi.

Regarde les courir ces pauvres innocents,

Avec leurs mains si pleines, la folie verte au ventre,

Leurs cils bruns plus longs que quatre cent éons,

Un cerf à la lisière mort de les avoir vus,

A bramé bien plus fort que tous les soirs de rut.

—–

Ô toi qui sais, toi qui vis, toi qui pries, si fort,

Dis moi encore, oui, avant que ma vie ne défaille

Qu’au long des steppes folles, je connaîtrai les loups.

ET DIEU CRÉA LA CÔTE…

Bartolomeo Veneto. Lucrèce Borgia.

 Dieu, qui ne manque pas d’humour – Lumière suprême,  il joue avec les ombres –, a chopé Adam (l’innocent gambadait comme un con dans les verts pâturages…) par la nuque. L’ancêtre, confiant, s’est laissé faire en souriant. D’un coup sec et d’un seul, Adonaï lui arracha une Côte, proche du Py, qui n’était pas vitale, grâce à Dieu!!!

Et YAHVÉ-ELOHIM créa la femme.

Que ceux, qui se demandent toujours, pourquoi Monique ne refuse jamais un petit coup de rouquin, avant comme après la bataille, cessent de se torturer les méninges. Ils ont enfin la réponse à leur vague-à-l’âme post coïtal…

Quelques éternités plus tard, par un petit matin, l’œil chassieux et la barbe aussi dure que l’analyse cruelle d’un serial financier – manieur de fond de pensions voués aux développements durables -, lisant le Financial Times au bar du Fouquet’s, Jean Marc, enfile ses chaussettes de laine vierge. Il est temps pour lui, d’aller biner ses chers ceps, au pied de la Croix. Le millésime 2009 promet d’être grand. Entre ses doigts gourds et raidis par les tannins, la tasse de café brûlant irradie. La chaleur douce des plateaux Éthiopiens, monte, sensuelle et revigorante, le long de ses bras engourdis. Sous la couette de duvet bio, sa femme continue paisiblement sa nuit. C’est qu’elle est belle sa Christine. C’est par elle qu’il a conquis le Py… C’est pour elle, autant que par amour du sang de la messe, qu’il a pouponné ses lambrusques, pour en faire de vieilles souches tourmentées et souffrantes. Plus il les taille, plus elles se tordent sous les morsures amoureuses de son sécateur, plus elles pleurent au fil des ans, un jus riche et goûteux.

Va comprendre Alexandre!!!

L’hiver est coruscant cette année. Ça brille à vous consumer le cristallin. Les brumes du petit matin étêtent les collines alentour. Les vignes dénudées crèvent la neige fraîche comme autant de doigts arthrosés. De loin, on dirait un tapis de clous de vieilles girofles, égarées en Antarctique. Ce matin la Croix du Py est remontée au ciel. Nul doute qu’Adam, au dessus des nuages bas qui rognent le paysage, se gratte les flancs du bout du crucifix. Sur sa peau éternelle, la cicatrice pâle de l’Ève à tout jamais perdue, le démange. Comme une trace de l’enfer évité de justesse.

Dieu est grand, qui a créé le Py!!!

A la même latitude, mais sept cent kilomètres plus à l’ouest, le temps des hommes s’en va, tout aussi lentement. De la klepsydra invisible, qui marque les vies des bipèdes insolents que nous sommes, l’eau paisible qui s’écoule en silence, marque midi. Une mi-journée, lourde de tous les nuages sombres des amours légères, que les vents emportent, comme autant de feuilles décomposées.

«Mieux vaut boire seul que mal accompagné» se dit-il pensivement. De sa main gauche, ordinairement malhabile, il enroule le métal brillant de la vrille acérée, dans le bouchon tendre, qui se lamente doucement. «Quoi de plus sensuel quand on n’a plus que ses yeux pour pleurer?» pense t-il, s’esclaffant en silence. Le Côte du Py 2007 de J.M Burgaud a tant à donner qu’il croit le bouchon… comme repoussé par le vin. Il se marre derechef, heureux que personne ne puisse lire, derrière son front plissé, les stupidités qui l’assaillent. Ça sent bon la raviole fraîche et les aiguillettes rôties, sur la table. Une rasade de Morgon et ça va vibrer sur les papilles. D’un geste presque brutal, il verse à gros bouillons le vin, dans l’aiguière aux formes chastes et déliées. Du col effilé, montent en fragrances pures, la framboise fraîche, encore humide de la rosée du septembre d’alors. Dans le verre, replet comme un cul de contrebasse, le grenat sombre, agité de reflets violets, du vin à peine versé, tremble de tous ses atomes amoureusement brutalisés. Il contemple le disque brillant, dont la limpidité obscure, semble le remercier de l’avoir ainsi aéré. L’homme et le vin entrent en dialogue. Quoi de plus intime, quoi de plus musical que cet échange secret, assourdissant et silencieux? Émus, ils se regardent et se hument, comme deux amants frissonnants d’impatience. Les phéromones se toisent et s’attendent, pour mieux s’attirer. Le premier, le vin se donne. Sous les narines dilatées de l’homme aux yeux fermés, montent en vagues courtes et odorantes, les parfums frais de la framboise écrasée. Elle s’écarte aussitôt, libérant le sucre acide de la gariguette de Mai. Les fruits rouges du printemps embaument en ce triste jour de Février. C’est comme un soleil rouge, d’une totale pureté de fruit, qui lui déconnecte l’hypothalamus. S’ensuit une giclée d’endorphines, qui lui embrasent le corps et l’âme. Pâmé, il s’envole un instant. Sept euros cinquante le snif…

Ça va te mettre tous les dealers au chômedu, c’te bombe là!

Insensiblement, irrésistiblement, sa bouche s’approche, puis caresse d’une lèvre humide, le buvant du verre. Il l’humecte du bout de la langue, furtivement, puis s’écarte et replonge le nez vers le disque, au travers duquel, un soleil timide berce de fugaces lueurs incarnates. Lâchant prise, d’un geste maîtrisé, il relève le verre. Une gorgée de jus frais lui emplit la bouche. Surtout ne pas bouger, garder les yeux fermés, laisser le vin prendre place, s’insinuer, baigner langue, palais, joues et muqueuses. Puis, rouler tendrement la matière ronde et mûre, qui enfle comme un air-bag délicieux puis s’étire… à n’en plus finir… Certes le vin est jeune, mais le plaisir immédiat qu’il donne laisse espérer des lendemains enchantés. L’équilibre est magistral, entre les fruits mélés, la chair tendre et intense, les tannins polis au double zéro. Rien ne dépasse, tout s’accorde et joue ensemble le même concerto de plaisir… en raisin majeur!!!

Le jour où le Jean Marc a croisé la Christine, Dieu avait une idée derrière le cep.

Assurément.

EBEMOATITECONE.

SOUS LA LUNE ARC-EN-MIEL

12562355_10205406921397981_573032605_o (3)

Avec le regard Arc-en-miel de La De.

—-

Illustration Brigitte de Lanfranchi – Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

—–

Nuit blanche cœur noir et reflets gris,

Le froid a mordu la nuit dans le blanc de mon lit,

L’aube est au désespoir et le soleil aussi.

Aux horizons aveugles les chemins infinis.

Les couleurs ont fondu, comme si la vie meurtrie,

Par la fenêtre close, overdose, évanouie.

—-

La mémoire, ronde folle et les feuilles des arbres,

Disparues, oubliées, je mords ma langue au marbre.

Fracas d’étoiles brisées, le ballet, billes drues,

La pluie pique le sol, gicle gigue éperdue,

Belle fugue de Bach que nul n’entend plus,

Puis la Folia gémit, me ravit et se cabre.

—-

Sur la toile froissée, des cohortes de suie,

La pénombre est épaisse, longues nuées flétries

Rêvent de grandes batailles, de conquérir le ciel.

La lumière empêchée sous la lune arc-en-miel,

A peine le tonnerre, les éclairs ont jailli,

Ils ont fendu les bois et le fiel de mon lit.

—-

Se taire à perdre haleine, se heurter aux murs noirs,

Pupilles lacérées aux éclats des miroirs.

Hurler des chants funèbres, ne pouvoir ni vouloir,

Errer dans les dédales obscurs, n’y rien plus voir,

Et les jambes broyées jusqu’au ras des mâchoires.

Ouvrir les yeux d’un coup, paupières aux grattoirs.

—-

Voiles des songes et cris sauvages, torches brisées,

Des cauchemars étranges, mes nuits de soie glacée.

THOMAS PICO CHABLIS 1er cru BEAUREGARD 2014.

Thomas Pico par Tim Atkin

Thomas Pico par Tim Atkin.

—-

Sacrifié le flacon. A peine a-t-il posé son cul lourd devant ma porte. Honte à toi qui ne peux attendre, petit homme impatient. Sacrilège! Tu te comportes comme le dernier des brutaux dans ce monde du vin, tout de douceur et de fraternité vraie. Pense donc à tous ces modestes vignerons, qui œuvrent dans l’ombre de leur chais nickelés, pour t’offrir le meilleur de leur art désintéressé.

Bon, oui, tu as raison Jiminy Cricket. Tout à fait. Parfaitement raison. Mais quand même, tes grands écraseurs de raisins entre leurs gros doigts, ne se privent pourtant pas d’y aller à grandes louches ! Tous les ans les prix flambent. Allegro, crescendo, vivacissimo, fortississimo, con fuoco ! Allez coco, si t’en veux – c’est qu’y en a eu peu, ou alors l’a pas fait beau, ou encore c’est un vin d’artiste, un très grand, un incontournable et tutti quanti, pipeau, marketing et orchestres à cordes – ben faut casquer, sourire et remercier les “magiciens”, comme disent certains journalistes prescripteurs, ou tous ceux qui aimeraient l’être, la poignée de censeurs, qui se targuent de faire la pluie et le mildiou dans les rangs trop souvent ulcérés des vignes et des châteaux. Ceci dit Pico ne pique pas trop.

Penché au dessus du verre, je contemple. Je regarde Beauregard droit dans les yeux. Un lac calme d’or blanc fondu, immobile. Je regarde plus encore, et voici que sur l’écran pâle de ce vin tout juste accouché, des images apparaissent. Étranges scènes, quelque peu surprenantes, inhabituelles même. Se superposent à l’or, les eaux rouges d’un lac. Des eaux, non pas roses comme celles du lac éponyme, non, des eaux rouges, sombres par endroits, incarnates à d’autres, que bordent des reflets violets. Au centre du lac, entouré d’animaux de moindre importance, des admirateurs ébahis et autres courtisans énamourés qui baillent de concert, siège, trône, le roi du lac, le gros Hippo.

Hippo le gros est en colère. Hé oui, voici que parmi ses amis à plumes – qui d’ordinaire, posés sur son large cul, lui caressent la couenne, sa peau fragile, infestée de parasites – un oiseau fou, un insolent, un téméraire, un Buphagus de rien, simple plumitif, se met à le piquer et le repiquer, toujours et encore, jusqu’à lui mettre la carne au sang ! Faut dire que le gros Hippo, faut pas le contrarier le démocrate, ni même le taquiner, encore moins le contester.

Alors il a grand ouvert sa gueule. D’un seul coup de sa puissante mâchoire, il a broyé un croco de passage, histoire de bien faire comprendre à tous ces plumeux bavards, qu’ils pouvaient à loisir l’encenser ou le piqueter gentiment, mais rien de plus. Grand silence sur tous les lacs du petit grand monde des eaux cardinalis. Puis tout le monde de s’esbaudir, d’applaudir le gros Flying Hippo hurleur, qui donne la leçon, et menace de ses foudres le(s) volatile(s) au(x) bec(s) acide(s). Et le petit grand peuple d’approuver Hippo le grand, de louer son courage et l’incandescence, un brin vulgaire peut-être, de son discours flamboyant. S’attaquer aux œuvres du grand Maître de la pluie et du beau temps sur l’estuaire, quelle indécence !

Mais le mirage se dilue enfin. Dans mon verre la robe d’or, pâle comme un sourire naissant, retrouve son étoffe et rutile à nouveau. Les futilités parasites du grand petit monde des fatuités sans importance se dissolvent sous la montée des arômes. Beauregard 2014 est encore un nourrisson dans les langes. Il babille plus qu’il ne parle. L’enfantelet sent le miel doux, les fleurs blanches parsèment ses draps, les citrons, jaunes et mûrs, verts et odorants, les épices légères, et l’odeur de la craie sur le bord du tableau quand la classe est déserte, parfument son babil. Un nourrisson aux effluves prometteuses.

Et le jus si clair de Beauregard coule dans ma bouche, attaque suavement, puis se déploie comme un bébé tout rond. Ce vin est de chair mûre, de pulpe de pamplemousse et de citron, que resserrent leurs zestes. Une chair dodue, qui enfle au palais, s’ouvre et libère son cœur de fruits ensoleillés. Une chair ferme, finement miellée, déroule délicatement ses agrumes. Surgit enfin, relançant le jus crayeux, une lame tranchante ce qu’il faut, une acidité plus fraîche qu’agressive. Chablis sans conteste. Dans le fond du verre vide, quelques notes, aussi furtives qu’exotiques. Dans ma bouche désertée, le vin longuement se donne. Sur mes lèvres orphelines, il a laissé un peu de son citron salé. Un très beau bébé. Prometteur. Nul doute qu’il deviendra grand ce poupon de beaux raisins mûrs.

PS : Pour tout ce qui concerne le domaine, les pratiques culturales et le travail au chai, lire les très nombreux spécialistes de tout, et parfois de rien.